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  • 17-11-2010

    "Nous vivons un moment authentiquement tragique" André Lucrèce

    André LUCRECE

    NOUS VIVONS UN MOMENT AUTHENTIQUEMENT TRAGIQUE

    « N’est-tu pas réveillé par ces outrages, père ? » Eschyle

    Nous vivons la réalité d’un irascible dérèglement qui relève de la tragédie, non pas une tragédie qui aurait, pour chacun de ceux qui en sont victimes, un caractère personnel mais une tragédie collective dont manifestement on a peu conscience.

    Bien sûr, à la suite des actes de violence qui sont quasi quotidiens, les voix endeuillées, les cris de révolte et les marques compatissantes se font entendre et envahissent l’espace public, mais ces moments sont trop faits de passion et trop empreints d’émotion pour qu’ils soient des moments de jugement.

    La tragédie naît d’abord de la confrontation des valeurs

    Or, il faut convenir des vérités ardues qui m’apparaissent, depuis quelques années, clairement discernables : nous connaissons désormais la face étrange de la tragédie dont le principe premier est le conflit des valeurs. Ce conflit des valeurs s’exprime au quotidien, dans le surgissement prolifique des violences qui créent à juste titre tant d’émotion, dans cette agressivité - souvent inexplicable - visible dans l’espace public, sur nos plages ouvertes à des niveaux sonores extravagants qui hurlent en rapport de forces pour éloigner de paisibles familles, et même sur la mer où les règles les plus élémentaires ne sont pas respectées, sans parler des routes où les plus outranciers font la loi au détriment de ceux qui se conforment à celle qui est prescrite, voire – chose inouïe – dans les lieux de culte comme les églises qui sont parfois sauvagement pillées.

    D’autres espaces sont, de ce point de vue, significatifs : dans la famille, les conflits entre parents et ceux entre parents et enfants se multiplient, surtout quand certaines familles se constituent de manière précoce, sans ressources avérées et sans capacité de socialiser les enfants, l’école qui est désormais le lieu de bagarres qui parfois se terminent en affrontements sanglants quand ce ne sont pas des parents qui viennent participer aux règlements de compte, les cités où des jeunes vivent une oisiveté scarifiée d’ennui et de ressentiment, les transports qui voient débarquer des jeunes prêts à en découdre, refusant de payer, s’attaquant au chauffeur ou au capitaine – quand s’agit des vedettes en mer -, au personnel, aux voyageurs, obligeant les chauffeurs à exercer leur droit de retrait et, en mer, les responsables à renoncer aux voyages du soir et du dimanche, les stations-services où ils se regroupent les vendredi et samedi soir dans une atmosphère où l’absorption d’alcool marque le temps initial dans le bruit pétaradant des motos et autres mobilettes, prémisses d’une longue nuit faite d’excitation et de tension où la férocité routière va se muer en fascination pour la mort, la prison construite il n’y a pas si longtemps et qui déjà déborde, où les jeunes sont de plus en plus nombreux et où les violences internes prolifèrent.

    Et pourtant, curieusement ces éléments les plus médiatiquement visibles et souvent dénoncés, s’ils sont graves, ne sont pas à long terme les plus inquiétants, au sens où ils ne sont que la partie émergée d’une situation qui concourt à la défaite des valeurs de civilisation et de pacification de la société. Ce qui me paraît la chose la plus inquiétante, c’est la façon dont, de manière globale, l’intériorisation des normes recule pour laisser place à des intérêts primaires qui se traduisent dans toutes les classes sociales en égoïsmes, en incivilités et en délits.

    Nous croyons, du moins une certaine opinion croit, que la production économique est synonyme de développement humain. Restreindre le monde à la marchandise, canoniser sa production et sa consommation est un abus paradoxal qui nous renvoie à une autre croyance : celle qui consiste à être persuadé qu’il suffit de gaver un peuple en objets et en viande pour qu’il soit heureux et apaisé.

    Or au contraire, malgré un niveau de vie relativement élevé par rapport à d’autres pays de la Caraïbe –, jamais la vie sociale n’a atteint un tel degré de tension, ce que nous avions conceptualisé dans nos écrits en « société énervée », et pourtant on continue de se torturer moralement dans les rapports à autrui, payant chaque jour davantage le prix de cette vie convulsionnaire qui mène inéluctablement à l’usure.

    Le résultat de tout cela est une certaine décomposition de la vie sociale qui se caractérise par :

    Une société démaillée où les structures sociales de type famille, famille élargie, communauté de type lakou, qui constituaient - avec l’aide du voisinage - les mailles éducatives propres à solidifier le tissu social, sont souvent décimées ou vulnérables. • Une société de plus en plus incivile, élément qui me parait extrêmement important et que l’on sous-estime, alors que c’est sur ce terreau que croissent et se nourrissent les velléités délinquantes et marginales qui souvent mènent aux actes les plus graves. • La dilution de la violence au profit de bandes et d’individus qui n’hésitent pas à en faire usage, y compris pour des causes dérisoires, évolution contraire au monopole étatique de la violence qui est, en son principe, encadré dans une civilisation digne de ce nom.

    Les signes de l’involution sociétale vers un tragique de plus en plus tragique

    Sommes-nous assez naïfs au point de croire qu’une société sans violence puisse exister ? D’abord nous n’en connaissons pas dans l’histoire, et ensuite rapportons-nous aux propos lucides de Nietzsche dans Généalogie de la morale : « Voir souffrir fait du bien, faire souffrir plus de bien encore – c’est une dure vérité, mais une vieille, puissante, capitale vérité humaine. » Le plus étonnant est que, dans la relation humaine, si l’amour a une place indiscutable, le passage de l’un à l’autre est souvent plus fréquent, voire la simultanéité des contraires plus présente qu’on ne le croit. Qu’est-ce qui m’amène à penser que nous allons à encore plus de tragique et que nous entendrons maintes fois encore la symphonie de l’effroi ?

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    Mots clés : martinique, culture


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