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Culture


  • 19-02-2015

    Une revue de Martinique : Recherches en esthétique


    Le 22 janvier 2015, la médiathèque du Lamentin (Martinique) célébrait la sortie du 20e numéro de Recherches en esthétique (*).
    À cette occasion, Gerry L’Etang présenta la place de cette revue dans l’histoire des revues de Martinique, ces périodiques intellectuels, généralistes ou spécialisés, qui proposent des textes de fond.

    La Martinique est une terre de revues. Sans remonter à la revue Tropiques d’Aimé Césaire et René Ménil, à la revue Action du Parti communiste martiniquais, ou encore à la revue Parallèles d’Anca Ionescu-Bertrand, en considérant seulement les revues apparues depuis 1970, soit ces quarante-cinq dernières années, on en repère plus d’une quinzaine.
    Il s’agit de la revue Acoma d’Edouard Glissant, de la revue Carbet d’André Lucrèce et Serge Domi, de la NRA, Nouvelle Revue des Antilles de Christian Louise-Alexandrine, Lambert-Félix Prudent et Edouard Delépine, de la revue Archipelago de Michel Giraud, André Lucrèce et Bérard Cenatus, de la revue Tyanaba de Thierry L’Etang, Alain Anselin et William Rolle, de la revue Portulan de Roger Toumson, des revues TED (Textes, Etudes et Documents), Mofwaz et Espace créole de Jean Bernabé, de la revue Bothrops de Georges Ménil, de la revue Etudes caribéennes de Pascal Saffache et Oliver Dehoorne, de la revue Les cahiers du patrimoine publiée par le Conseil régional et animée successivement par Roland Suvélor puis André Lucrèce et Thierry L’Etang, de la revue Archipélies de Corinne Mencé-Caster et Raphaël Confiant, de la revue Lakouzémi d’André Pierre-Louis (dit Monchoachi), de la revue L’incertain de Jean-Marc Rosier, ou encore de la revue qui nous intéresse ce soir : Recherches en esthétique de Dominique Berthet. Et j’en oublie sans doute.
    Mais en raison de difficultés de financement et pour des motifs d’inconstance dans la production intellectuelle, faire vivre une revue en Martinique est très difficile. Ces revues ne durent donc guère. Si l’on considère les revues qui ont arrêté de paraître, on observe qu’Acoma eut 5 numéros, Carbet 11, la NRA 3, Archipelago 5, Tyanaba 4, TED 9, Mofwaz 6, Espace créole 11, Bothrops 2, Portulan 4, Lakouzémi 2, Les cahiers du patrimoine 29. La palme de la productivité revient donc aux Cahiers du patrimoine, avec 29 numéros. Il s’agissait là de la publication d’une institution locale importante, la Région Martinique, ayant les moyens de salarier ses rédacteurs en chef, de rémunérer ses auteurs et d’imprimer à volonté. Pour autant, malgré ces facilités, malgré son succès et donc sa forte diffusion, cette revue a été arrêtée en 2010.
    Une autre revue, qui, elle, continue à vivre, fête aujourd’hui ses 20 ans et son 20e numéro : Recherches en esthétique. 20 numéros pour une revue produite en Martinique, c’est pas mal. Il n’y a que Les cahiers du Patrimoine à faire mieux, et aussi Etudes caribéennes avec 26 numéros (cette dernière étant une revue en ligne).
    Recherches en esthétique est une publication universitaire, comme Etudes caribéennes, les revues du GEREC de Jean Bernabé, ou encore Portulan et Archipélies. Une revue universitaire présente quelques avantages. Les sources de financement sont plus diversifiées. Aux financements habituels, institutionnels ou non (associations, collectivités locales, ministère de la culture, etc.) peut en effet s’ajouter un soutien émanant du groupe de recherches auquel le périodique est rattaché, ici le CEREAP-CRILLASH (Centre d’études et de recherches en esthétique et arts plastiques – Centre de recherches interdisciplinaires en lettres, langues, arts et sciences humaines) de l’Université des Antilles et de la Guyane. L’autre intérêt réside dans le fait que la carrière des universitaires est indexée sur le nombre et la qualité de leurs publications. Cette incitation à publier fait qu’une revue universitaire bénéficie d’un vivier naturel d’auteurs, des universitaires, qui la sollicitent pour placer leurs textes. Mais ces avantages restent limités. Les sommes octroyées à ce type de revue par les groupes de recherches sont le plus souvent insuffisantes (ici comme ailleurs, l’argent manque). En outre, l’obligation de publication est en fait très théorique. Beaucoup d’universitaires s’en affranchissent. Le responsable d’une revue universitaire en Martinique est donc en gros confronté aux mêmes problèmes que tous ceux qui tentent sur place de faire vivre des revues.
    Recherches en esthétique n’est par ailleurs pas qu’une revue d’universitaires. Elle est largement ouverte aux réflexions d’artistes, amenant ces derniers à expliquer, à conceptualiser leur création, à lui donner sens et à diffuser cette signification. Et puis, et nécessairement, elle donne à voir leur production. Le portfolio qui accompagne ce n° 20, avec des œuvres originales de créateurs, en atteste avec éclat. Cette entreprise générale consistant à diffuser le sens que les plasticiens donnent à leur création, à discuter des significations que le public peut tirer des œuvres concernées, à interroger leur intérêt esthétique, la beauté qui peut leur être associée, concoure à attirer l’attention d’ici et de là sur les artistes en question et à valoriser leur réalisation. Car indépendamment de la valeur intrinsèque d’une œuvre d’art, ce qu’on dit de celle-ci est essentiel.
    Recherches en esthétique n’est pas non plus focalisée sur la seule Martinique. Elle donne une place importante aux plasticiens de Guadeloupe et est ouverte à la Caraïbe voire au monde. Et c’est cette ouverture aussi qui explique sa productivité : 20 numéros, et sa continuité : 20 ans et bientôt plus, longue durée s’il en est pour une revue publiée en Martinique. Car comment faire autrement pour une revue spécialisée, très spécialisée même ? Comment gagner le pari consistant à faire prospérer, à partir d’un espace de 400 000 habitants, considéré par beaucoup comme marginal, un périodique intellectuel, artistique et scientifique consacré à l’esthétique en arts plastiques ?
    Mais plus qu’en raison de tout cela (la qualité de la publication, la visibilité qu’elle offre aux créateurs du lieu et d’ailleurs et son ouverture), la pérennité de Recherches en esthétique s’explique d’abord par la ténacité de son animateur : Dominique Berthet. Il y a là un exploit qui mérite d’être interrogé. Berthet, affronté à une double périphérie, résout cette double contrainte.
    Il s’agit en premier lieu de la périphérie que représente pour le regard de l’autre, c’est à dire celui des évaluateurs autorisés en arts plastiques, une île – il n’est pas anodin que ce n° 20 soit consacré à l’insularité – qu’ils perçoivent volontiers comme un reliquat colonial décentré, dé-placé, dont les créations plastiques leur sont le plus souvent inconnues. Il s’agit ensuite de la périphérie que constituent, d’un point de vue interne cette fois, les arts plastiques. Phénomène relativement récent dans le pays (le pays-Martinique), la pratique des arts plastiques officiels ne se développe au sein de la population qu’à compter des années 1940, et leur appropriation demeure retreinte en dépit d’une certaine effervescence.
    Dominique Berthet résout cette double contrainte (après certainement, au départ, beaucoup d’inconscience) en travaillant dur, en faisant d’autres travailler dur. Et en œuvrant à partir d’un double postulat : 1) la Martinique n’est pas une périphérie mais un centre ; 2) les arts plastiques ne sont pas périphériques mais centraux. Le premier postulat, Berthet le partage avec tous ceux qui ont impulsé des revues en Martinique. Le centre, c’est là où l’on est. Penser autrement n’est que domination. Le second postulat participe de l’idée que les arts ne sont pas que l’acmé d’une société, ils en sont aussi le symbole.
    Gerry L’Etang

    * Recherches en esthétique n° 20, Créations insulaires, direction Dominique Berthet, ISSN 1267-9261, Schœlcher, janvier 2015, 274 p., 23 €.

    Mots clés : livre, littérature


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